ET SI NOS COLÈRES D’AUJOURD’HUI ÉTAIENT LES ERREURS D’HIER ?
Il semble que les Français râlent.
Les étudiants contre Parcoursup. Les enseignants dénoncent leurs conditions de travail. Les agriculteurs manifestent. Les entreprises cherchent désespérément du personnel qualifié.
Et nos gouvernants s’étonnent !
Mais si une partie de ces colères était le résultat de décisions prises depuis des décennies sans en anticiper suffisamment les conséquences ?
Prenons l’école.
En 1975, la France comptait environ 205 000 nouveaux bacheliers. En 2025, ils étaient près de 682 000.
En cinquante ans, leur nombre a plus que triplé !
Mais avons-nous développé dans les mêmes proportions les formations correspondant aux aspirations des jeunes et aux besoins du pays ?
Et surtout, avons-nous réellement élevé le niveau de trois fois plus de jeunes, ou avons-nous aussi adapté les exigences de l’examen ?
Je ne prétends pas que les jeunes d’aujourd’hui soient moins intelligents que leurs aînés. Mais lorsque les évaluations internationales révèlent une dégradation des résultats en mathématiques et que près de quatre élèves sur dix entrent en sixième sans atteindre le niveau attendu en lecture fluide, il est permis de s’interroger.
Et lorsqu’un élève n’a pas acquis les connaissances indispensables, le faire passer dans la classe supérieure ne suffit pas à résoudre le problème !
Même question pour les enfants arrivant en France sans parler français. Il est normal de les scolariser. Mais encore faut-il leur donner les moyens d’apprendre notre langue !
Les dispositifs spécialisés existent, mais ne couvrent pas tous les besoins. Alors, suffit-il de les installer dans une classe ordinaire en demandant à l’enseignant de se débrouiller, quitte à ralentir la progression de toute la classe ?
Et après le bac ? Parcoursup !
Un jeune peut obtenir son diplôme, recevoir une proposition d’orientation… et se retrouver dans une formation qu’il n’a jamais réellement souhaitée.
Pendant ce temps, nous manquons de médecins, de techniciens et de professionnels qualifiés, au point de devoir en recruter certains à l’étranger !
Prenons justement l’exemple des médecins.
En 1977, la France autorisait 8 671 étudiants à poursuivre en deuxième année de médecine.
En 1993, ils n’étaient plus que 3 500 !
Près de 60 % de places en moins, alors que la population augmentait !
Peut-être certains hauts fonctionnaires imaginaient-ils une équation toute simple : moins de médecins, moins de consultations, donc moins de dépenses pour la Sécurité sociale !
Sauf qu’on avait oublié un petit détail :
Réduire le nombre de médecins ne réduit pas le nombre de malades !
Et maintenant que les générations nombreuses de médecins partent à la retraite, nous nous étonnons d’en manquer !
Et nos priorités en matière de formations et de dépenses publiques ?
Nous continuons de former, de recruter et de rémunérer des spécialistes dans une multitude de disciplines, dont certaines recherches, aussi passionnantes soient-elles, ne répondent pas nécessairement à une urgence nationale.
Je ne conteste ni leurs compétences ni l’intérêt de leurs travaux. Mais tout ce qui est intéressant est-il forcément prioritaire ?
Lorsqu’une famille voit ses revenus diminuer, elle adapte ses dépenses. Elle ne renonce pas nécessairement aux vacances, mais au lieu de partir à Tahiti, elle ira peut-être dans le Cantal !
Pourquoi l’État aurait-il tant de mal à appliquer ce raisonnement élémentaire ?
Je comprends parfaitement que nous ayons besoin de restaurateurs d’œuvres d’art, de spécialistes chargés de préserver nos monuments et de personnels assurant la sécurité de notre patrimoine.
Mais est-il aussi urgent de financer de nouvelles missions archéologiques à l’autre bout du monde, alors que nous avons déjà tant de difficultés à entretenir et protéger ce que nous possédons ?
Et lorsqu’on finance des missions de recherche ou de restauration du patrimoine à l’étranger, calcule-t-on seulement leur coût complet ? Les salaires, les déplacements, l’hébergement, la logistique, les frais de fonctionnement ?
Je ne conteste pas l’intérêt de sauver les manuscrits anciens de Chinguetti, en Mauritanie. Mais pendant ce temps, nos propres bibliothèques et musées possèdent eux aussi des collections qui nécessitent entretien et restauration.
Alors, avant de multiplier les missions à l’étranger, ne pourrait-on pas se demander si certains de ces moyens et de ces spécialistes ne seraient pas plus utiles, aujourd’hui, à la sauvegarde de notre propre patrimoine ?
Il ne s’agit pas de licencier qui que ce soit. Simplement, au fil des départs à la retraite, ne pourrait-on pas réexaminer certains recrutements et reporter certaines dépenses, pour concentrer nos moyens sur les besoins les plus urgents ?
Ce n’est pas parce qu’une activité est utile qu’elle est forcément prioritaire. Et ce n’est pas parce qu’on la reporte qu’elle devient inutile !
Après tout, les vestiges de l’Égypte antique ne vont pas s’envoler, la musique baroque ne va pas changer de partition et les trous noirs de l’Univers ne vont pas se reboucher !
En revanche, le trou de nos finances publiques, lui, mériterait peut-être qu’on s’en occupe sans attendre !
En somme, notre système éducatif fabrique des boulons sans se préoccuper du nombre ni du type d’écrous disponibles !
Et lorsque les boulons ne trouvent pas leurs écrous, on crée une commission pour comprendre pourquoi ils ne se vissent pas !
Mais le plus grave n’est peut-être pas de se tromper. C’est de persister dans l’erreur !
Car, dans notre administration, celui qui a pris une mauvaise décision est parfois devenu, quelques années plus tard, le supérieur hiérarchique de celui qui devrait la corriger.
Et ce dernier n’a pas forcément envie d’expliquer à son nouveau patron qu’il a fait une belle connerie !
Alors on maintient, on justifie, on crée une commission, on commande un rapport, on annonce une réforme…
Et quelques années plus tard, une nouvelle commission vient expliquer pourquoi la précédente réforme n’a pas fonctionné !
Pendant ce temps, les Français paient, les difficultés s’accumulent et les mécontentements grandissent.
Je ne prétends pas que toutes les colères ont la même origine. Mais combien de problèmes actuels auraient pu être anticipés, ou simplement corrigés plus tôt ?
Alors, avant de lancer une nouvelle réforme, ne pourrait-on pas commencer par faire quelque chose d’extraordinaire ?
Regarder ce qui n’a pas marché dans les précédentes !
Je sais, c’est révolutionnaire…
Mais puisque certains veulent faire la révolution, pourquoi ne pas commencer par révolutionner notre manière d’instruire… et, tant qu’on y est, notre manière de gouverner ?
Ça coûterait peut-être moins cher que de tout casser !

Commentaires
Enregistrer un commentaire