À bord d’Air Force One le 11 septembre
Comme chaque année, deux tours de lumière fendent le ciel au sud de Manhattan les nuits de début septembre.
Demain, l’Amérique commémorera le 25e anniversaire du 11 septembre 2001, le jour qui la changea à jamais. Pour la première fois de l’histoire contemporaine, elle était attaquée sur son sol continental.
Je n’ai pas envie de perdre votre temps avec les polémiques des derniers jours. Trump qui réitère des récits fantaisistes sur le 11-Septembre, selon lesquels il aurait été pratiquement sorti des décombres. Pourtant, dans une interview téléphonique avec une chaine locale ce jour-là, il ne racontait pas cela, et on sait qu’il regardait l’événement à la télévision, comme tant de gens. Il soulignait qu’il avait désormais le plus haut bâtiment de Manhattan maintenant que les tours s’étaient effondrées.
Avant-hier, il a encore raconté qu’il aurait envoyé cent ouvriers à Ground Zero, participé au déblaiement et été évacué par deux pompiers. Sans aucune preuve pour étayer ses allégations.
On sait qu’il s’est rendu dans le quartier dans les jours qui ont suivi, il avait été interrogé en direct par NBC.
Pendant sa première campagne en 2015, il avait faussement affirmé que des milliers de musulmans avaient célébré ce jour-là les attentats à Jersey City, en face, de l’autre côté de l’Hudson River.
Mardi, en décernant à titre posthume la plus haute distinction civile américaine à Welles Crowther (un jeune trader et pompier volontaire, qui a sauvé au moins 18 personnes avant de périr dans la tour sud), il a osé plaisanter ainsi :
“Ils l’appellent l’Homme au bandeau rouge. Avez-vous entendu ce surnom ? L’Homme au bandeau rouge. Il est devenu plus célèbre que moi. Je n’aime pas ça. Très mécontent. Mais il est devenu beaucoup plus célèbre que moi.”
Passons sur tout cela.
Voici un long récit haletant publié il y a 10 ans par Politico, à l’occasion du 15e anniversaire du 11-Septembre ça ferait un bon scénario de film.
Son titre, “Nous sommes le seul avion dans le ciel”.
Il repose presque exclusivement sur un verbatim des collaborateurs du président Bush qui étaient avec lui dans Air Force One dans les heures qui ont suivi l’attaque.
Je l’ai relu pour ce numéro de Zeitgeist, et voici quelques extraits.
Le journaliste Garrett M. Graff a mené des dizaines d’heures d’entretiens pour reconstituer minute par minute l’errance d’Air Force One.
C’est un formidable récit sur le pouvoir. Il montre une présidence rattrapée par l’incertitude et la peur. Comme le résume Gordon Johndroe, du service de presse, c’est même un paradoxe. Air Force One était ce jour-là “l’endroit le plus sûr et le plus dangereux du monde, exactement au même moment”.
La matinée commence tranquillement en Floride, à Sarasota, où le président Bush est venu défendre son programme sur l’éducation dans une école.
“Ça devrait être une journée facile”, lui annonce Andy Card, le chief of staff, c’est-à-dire le principal collaborateur du président. Bush est détendu. Pour son conseiller Sandy Kress, ce sont “les derniers moments d’insouciance de son mandat”.
Le briefing quotidien de la CIA porte sur le conflit israélo-palestinien. “Il n’y avait rien sur le terrorisme”, précise Mike Morell, chargé ce jour-là d’informer le président sur les menaces.
Lorsqu’un premier avion frappe le World Trade Center, tout le monde pense à un accident. Le choc vient avec le second impact.
Card réfléchit rapidement aux mots qu’il va prononcer dans l’oreille du président, dans cette classe avec des enfants. “Deux faits et un commentaire.” Il s’approche de Bush :
“Un deuxième avion a frappé la deuxième tour. L’Amérique est attaquée.”
On connaît cette scène, puisque le président était filmé à ce moment-là. Il se lève, retrouve ses collaborateurs, et leur dit :
“Nous sommes en guerre. Passez-moi le directeur du FBI et le vice-président.”
Le Secret Service craint une attaque qui viserait à décapiter le gouvernement. Il faut vite rejoindre l’avion. Le seul endroit où le président peut être protégé d’une attaque majeure.
Bush annonce qu’il veut rentrer immédiatement à Washington. Card se souvient avoir pensé :
“Vous ne le savez pas. Nous ne le savons pas. Nous ne savons pas où nous allons.”
À l’aéroport, contrôles renforcés, même les porte-documents des principaux conseillers sont fouillés.
Card avertit le photographe de la Maison-Blanche : “Retirez les batteries de votre téléphone portable. Nous ne voulons pas être repérés.” Draper comprend soudain : “Sommes-nous une cible ?”
L’avion décolle avec une brutalité inhabituelle. “Cette chose est partie comme une fusée”, raconte Johndroe. La sténographe Ellen Eckert se demande si des masques à oxygène vont devenir nécessaires.
Bush rejoint ses collaborateurs :
“Bon, les gars, c’est pour ça qu’on nous paie.”
Mais même les hommes les mieux informés du monde ne savent pas ce qu’il se passe. Des rumeurs évoquent des explosions à la Maison-Blanche et au département d’État. Et si c’était une offensive conduite par une puissance étrangère ?
Les réseaux de communication sont saturés. “Nous n’avions pas de priorité supérieure à celle de n’importe quel vol American ou United”, explique Dana Lark, la responsable des communications.
Il ne reste que deux lignes sécurisées, mais elles ne suffisent pas. Même Bush peine à joindre ses proches. Certaines conversations avec le vice-président sont interrompues.
Et comment se tenir au courant de ce qui se passe au sol ?
Évidemment, c’est une ère pré-smartphones.
Le seul moyen de les voir, c’est la télévision.
Mais tandis que des centaines de millions d’Américains sont rivés à leurs écrans, le président et ses proches ne reçoivent les images que par intermittence. Air Force One ne dispose pas de télévision par satellite. Ses récepteurs captent les chaînes locales des territoires qu’il survole. Donc le signal apparaît et disparaît au fil du trajet. La réception dépend du survol des villes ! Et dans l’avion, ces informations fragmentaires ne font qu’accroître l’isolement.
Les Américains sont collés à leurs écrans. Sauf Bush qui n’aperçoit ces images que par bribes.
Le chief of staff Andy Card :
“Le Secret Service était inquiet : nous ne savions pas ce qui nous attendait. Alors que nous montions à bord de l’avion, quelqu’un avait relevé une mention d’’Angel’. C’est le nom de code d’Air Force One. Est-ce que quelqu’un nous attendait quelque part avec un missile Stinger ?”
Air Force One serait-il la prochaine cible ? Le pilote Mark Tillman fait garder l’accès au cockpit et monte à 45 000 pieds, près de 14 000 mètres. Un agent dit : “Nous sommes à 45 000 pieds et nous n’avons nulle part où aller.” Et s’il y avait un complice parmi les passagers ?
Bush exige de rentrer. “Il s’est battu avec nous toute la journée pour retourner à Washington”, raconte l’agent Dave Wilkinson. Depuis l’assassinat de JFK, c’est le Secret Service qui décide, pas le président.
Leur devoir prime sur sa volonté. Tillman tranche : “Peu importe ce qu’il dit, c’est moi qui commande l’avion.” Wilkinson rappelle même au président le conseil de sa mère : toujours écouter le Secret Service. Mais à Washington, son absence donne l’impression d’un gouvernement qui vacille. Les présentateurs des éditions spéciales à la télévision demandent où est le président. Son absence dans ce moment historique ajoute à la confusion.
Pendant un appel avec le vice-président Cheney, le président autorise l’armée à abattre les avions détournés. Après avoir raccroché, Bush dit à ceux qui l’entourent : “J’étais pilote de la Garde nationale aérienne : j’aurais pu recevoir cet ordre. Je n’imagine pas recevoir cet ordre.”
Lorsque le vol 93 s’écrase dans un champ en Pennsylvanie, certains pensent que l’armée l’a détruit. “Nous nous demandions tous : est-ce nous qui avons fait ça ?”, rapporte Card.
Une autre urgence, c’est d’éviter que tout cela complique la situation internationale. Les forces américaines passent en alerte. Vite, il faut éviter un malentendu avec Moscou. Vladimir Poutine assure que la Russie ne réagira pas militairement. Ari Fleischer se souvient : “L’Amérique n’aurait pu avoir de meilleur allié, le 11-Septembre, que la Russie et Poutine.” Il précise : “C’était un autre Vladimir Poutine en 2001.”
Après avoir erré dans le ciel depuis le décollage en Floride, Air Force One se dirige vers Barksdale, en Louisiane, pour ravitailler et débarquer les passagers non indispensables. La base reçoit une demande inhabituelle. Il faut du carburant, du café, soixante-dix repas et onze kilos de bananes. Elle participe à un exercice militaire.
À l’arrivée, Bush monte dans un véhicule militaire qui fonce. Le président proteste contre la vitesse du chauffeur : “Ralentissez, mon garçon, il n’y a pas de terroristes sur cette base ! Vous n’êtes pas obligé de me tuer maintenant !”
Sur place, le président téléphone, s’informe et enregistre une déclaration télévisée. Les collaborateurs peuvent appeler leurs familles, sans révéler leur position.
Ils redécollent. L’étape suivante sera Offutt, au Nebraska, à des milliers de kilomètres de là, car cette base est équipée pour une vidéoconférence sécurisée avec les responsables du gouvernement.
Plusieurs collaborateurs et une partie des journalistes ont été débarqués en Louisiane. Dans l’avion désormais presque vide, Eckert cherche du réconfort auprès d’un agent. Sa réponse la terrifie : “Autant peindre une grande croix rouge sous cet avion. Nous sommes le seul avion dans le ciel.” Elle s’enferme dans les toilettes pour écrire une lettre à sa famille.
Bush interroge Morell, de la CIA : “Michael, qui a fait ça ?” L’analyste précise qu’il ne dispose pas encore de renseignements établis, puis désigne Ben Laden : “Je parierais l’avenir de mes enfants là-dessus.” Il ignore que la CIA a déjà réuni des éléments. À Offutt, le directeur de la CIA, George Tenet, les présente pendant la vidéoconférence. Morell comprend au regard présidentiel qu’il aurait dû l’en informer auparavant. Bush obtient ensuite de pouvoir retourner à Washington : “Tillman, il faut rentrer à la maison.”
Pendant le trajet, Morell lui transmet des renseignements évoquant une possible deuxième vague d’attaques. Le médecin distribue des antibiotiques contre une éventuelle attaque biologique. Bush circule dans les cabines :
“Nous ne laisserons pas un voyou abattre ce pays.”
Morell dit avoir vu se former, en quelques heures, “un président de guerre”.
À l’approche de Washington, les avions de chasse se rapprochent pour encadrer Air Force One. Morell aperçoit le Pentagone en flammes : “Les larmes m’ont rempli les yeux pour la première fois de la journée.” Quelques minutes plus tard, depuis l’hélicoptère présidentiel qui le ramène à la Maison-Blanche, Bush observe :
“Le bâtiment le plus puissant du monde est en feu. Voilà le visage de la guerre au XXIe siècle.”









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